Article

À Belsunce, un acousticien fait passer la musique sous les pieds des musiciens sourds

À Belsunce, Jérémy Perrouin conçoit des objets en bois qui transmettent la musique par les vibrations, notamment pour aider des musiciens sourds à jouer ensemble.

Illustration d'une planche musicale vibrante

Dans son atelier de Belsunce, à Marseille, Jérémy Perrouin fabrique des objets en bois qui font vibrer les mains, le dos ou les pieds au rythme de la musique. L’un d’eux, une simple planche posée au sol, est destiné aux musiciens sourds : il leur permet de ressentir physiquement les sons de l’orchestre.

Son projet Sound-Leaf a reçu fin septembre le prix « Coup de cœur Made in Marseille » du concours INNOVA’Marseille. Ses objets répondent à une difficulté familière aux musiciens sourds : suivre les autres instrumentistes sans pouvoir compter sur l’ouïe.

Un retour de scène que l’on ressent sous les pieds

Dans un orchestre, chaque musicien doit savoir quand entrer, suivre le tempo et ajuster son jeu à celui des autres. Dans les concerts amplifiés, des haut-parleurs appelés « retours » permettent aux instrumentistes de mieux entendre leurs partenaires.

L’objet imaginé par Jérémy Perrouin reprend ce principe, mais transmet le son par les pieds. Baptisée Tommy, cette planche en bambou reçoit un signal audio et le transforme en vibrations sous les pieds du musicien.

L’acousticien peut préparer un mélange des différents instruments, comme un ingénieur du son règle les retours d’un concert. L’objectif est de fournir des repères physiques sur le rythme et les variations de l’ensemble.

À Marseille, ses recherches l’ont rapproché de l’Orchestre des Colibris, créé en 2023, où des enfants sourds jouent avec des enfants entendants et des musiciens professionnels.

L’orchestre possède déjà sa propre pédagogie : chaque enfant sourd est accompagné d’un jeune musicien entendant et d’un professionnel. Le chef, Frédéric Isoletta, utilise également des gestes de direction empruntés au français signé. Les vibrations viennent compléter ces repères pour des enfants qui jouent déjà en orchestre.

Ce que les enfants ont changé dans l’invention

Jérémy Perrouin n’avait pas commencé par chercher une solution à la surdité. Ingénieur du son et acousticien, il travaillait depuis plusieurs années sur les vibrations des matériaux pour des installations artistiques.

Lors de sa rencontre avec les Colibris, il fait essayer ses panneaux vibrants aux enfants. Dans un entretien accordé à Gearnews en août 2026, il raconte leur enthousiasme. Certains lui disent ressentir des aigus qu’ils ne percevaient pas avec les planchers vibrants habituels.

Ce retour ne démontre pas une restitution fidèle des hautes fréquences, mais il ouvre une piste : les sensations dépendent aussi de la surface qui vibre et de la manière dont le corps entre en contact avec elle.

Perrouin développe alors d’autres formats, notamment Paco, un petit boîtier qui tient dans les mains, se pose contre une joue ou sur la poitrine. Un enfant peut ainsi explorer les vibrations d’une voix ou d’un instrument en déplaçant lui-même l’objet.

Dans son atelier de Belsunce, il travaille aussi le bois. L’inventeur récupère notamment des plateaux de chêne auprès d’un ébéniste des Arnavaux. Il dessine ses pièces en trois dimensions, les façonne à la fraiseuse numérique, puis les ponce et les assemble à la main.

Il fait varier la forme, le matériau et les points de contact pour travailler les sensations sous les doigts ou les pieds. Il faut fabriquer des objets suffisamment robustes pour être manipulés par des enfants, tout en conservant des vibrations perceptibles.

Des festivals aux répétitions

La musique tactile possède déjà ses spécialistes. L’entreprise française SoundX propose notamment des sacs à dos vibrants, utilisés pour ressentir la musique en concert. Sound-Leaf explore une autre approche, avec des surfaces que l’on tient, sur lesquelles on se place ou que l’on intègre à un fauteuil.

Les dispositifs marseillais ont commencé à sortir de l’atelier. En août, le festival Opéra Mon Amour, en Côte-d’Or, a permis au public de tester les créations de Sound-Leaf et les équipements SoundX. Selon l’organisatrice, environ cent personnes ont essayé ces différentes technologies.

Ces démonstrations témoignent d’un intérêt réel, mais Sound-Leaf ne dispose pas encore de résultats comparatifs indépendants mesurant ce que ses interfaces permettent de distinguer musicalement.

Pour un musicien, ressentir les vibrations d’un morceau ne suffit pas : elles doivent lui servir de repères pendant qu’il joue. Dans son atelier de Belsunce, Jérémy Perrouin continue d’ajuster ses planches et ses boîtiers à partir des réactions des musiciens et des enfants qui les essaient.

Sources consultées
  1. Foire internationale de MarseilleINNOVA'Marseille 2026
  2. Sound-LeafTommy, retour-pieds vibrant
  3. CALMSOrchestre des Colibris
  4. GearnewsInterview de Jérémy Perrouin : enfin démocratiser les retours sons pour malentendant·es
  5. Made in MarseilleÀ Belsunce, Jérémy crée des objets vibrants pour faire ressentir la musique aux sourds et malentendants
  6. Charlotte Goupille-Lebret, festival Opéra Mon AmourRetour sur les dispositifs vibrants expérimentés au festival