À Sophia Antipolis, Géoazur travaille sur une difficulté qui concerne directement les territoires exposés aux séismes : les failles parlent peu, tard ou de façon confuse. Deux publications récentes associées au laboratoire azuréen montrent comment les chercheurs tentent de mieux lire ces indices, avant la rupture comme longtemps après.
Le premier travail porte sur les petites secousses qui précèdent parfois les grands séismes. Dans une étude publiée dans Nature le 6 mai 2026, Barnaby Fryer et François Passelègue, chercheurs CNRS à Géoazur, avec des collègues de l’École des Ponts ParisTech et de Dalhousie University, ont reproduit en laboratoire le comportement d’une faille au moment où elle commence à céder.
La question est très concrète pour les sismologues : pourquoi certains séismes semblent précédés de signes détectables, quand d’autres arrivent sans avertissement apparent ? Les modèles classiques décrivent une faille qui commence par glisser lentement, puis accélère jusqu’à la rupture. Les expériences ajoutent un mécanisme : lorsqu’un foreshock survient au début de cette phase, il impose une vitesse minimale de glissement. Plus la petite secousse est forte, plus la transition vers la rupture dynamique peut être rapide ; plus elle est faible, plus la préparation peut rester lente et étalée.
Ce résultat ne donne pas une méthode de prédiction. Il précise plutôt pourquoi les signes précurseurs sont parfois visibles, parfois absents. Pour les équipes qui observent, modélisent et interprètent les failles, c’est une différence importante : le silence d’une faille ne signifie pas nécessairement qu’il ne se passe rien, et une petite secousse n’a pas toujours le même rôle.
Le second travail regarde après coup, au fond de la mer. Une équipe internationale comprenant Frédérique Leclerc, chercheuse à l’Université Côte d’Azur au laboratoire Géoazur, a étudié la faille sous-marine de Roseau, entre la Guadeloupe et la Dominique. Cette faille a rompu lors du séisme et du tsunami des Saintes, le 21 novembre 2004, de magnitude 6,3.
La méthode change le regard. En mer, les chercheurs s’appuient souvent sur les sédiments déplacés ou l’imagerie sismique, mais ces outils ne fonctionnent pas partout. Ici, l’équipe a exploité des images optiques acquises par le sous-marin Victor 6000 pendant la campagne SUBSAINTES, ainsi que des carottes sédimentaires prélevées au pied de la faille. Sur le plan de faille, elle a identifié des variations de rugosité, des traces d’érosion, des bandes sombres et des sédiments soulevés.
Ces marques ont permis de proposer l’histoire de deux séismes antérieurs à celui de 2004. L’avant-dernier aurait produit un déplacement vertical de 3 m, contre 1,4 m pour le séisme de 2004 au même endroit, et moins de 2 800 ans sépareraient les deux événements. L’intérêt dépasse le cas antillais : une faille sous-marine peut conserver sur sa propre surface la trace de ruptures anciennes, là où les archives humaines n’existent pas et où les sédiments ne suffisent pas.
Pour les Alpes-Maritimes, le lien n’est pas que symbolique. Le littoral maralpin est étudié pour des scénarios de tsunamis liés notamment à la mer Ligure et à la marge maghrébine ; le BRGM a déjà modélisé 110 scénarios pour le littoral, de Mandelieu-la-Napoule à Menton, dans un travail intégré aux dispositions ORSEC Séisme-Tsunami de la préfecture. Le sujet local n’est donc pas seulement l’exposition au risque. C’est aussi la présence, à Sophia Antipolis et à Nice, d’un laboratoire capable de fabriquer des outils pour comprendre les failles quand elles préviennent mal et quand elles n’ont laissé que des cicatrices sous-marines.
Le 3 juin 2026, Géoazur présentait neuf communications lors d’une journée scientifique sur les tsunamis au Centre Universitaire Méditerranéen de Nice. Le laboratoire n’y apportait pas une promesse d’alerte immédiate, mais des méthodes pour suivre ce que les failles laissent entendre, avant la rupture comme au fond de la mer.
Sources consultées
- Géoazur / Observatoire de la Côte d’AzurNouvelles perspectives pour retrouver la trace des séismes tsunamigènes
- NatureForeshock-induced slip transients set mainshock nucleation timing
- Géoazur / Observatoire de la Côte d’AzurQuand de petites secousses déclenchent les grands séismes
- BRGMRisque tsunami : caractérisation de l’impact des tsunamis d’origine sismique sur le littoral du département des Alpes-Maritimes